Road trip Rocheuses du Colorado : la boucle des quatre parcs depuis Denver
Six heures du matin au bord du lac Maroon. L'air est à quatre degrés, la surface ne bouge pas, et deux pyramides de grès rouge s'y reflètent à l'envers, coiffées d'un dernier reste de neige : les Maroon Bells, les sommets les plus photographiés des Rocheuses. On souffle de la buée, on n'ose pas parler. Trois heures de route plus au sud, une falaise noire tombe de six cents mètres d'un seul trait dans une rivière qu'on entend sans la voir. Plus loin encore, une route sans glissière de sécurité s'accroche à la paroi au-dessus du vide, franchit un col à 3 358 mètres, et redescend sur une ville minière posée au fond de sa cuvette. Ailleurs, des maisons de pierre vieilles de huit siècles dorment sous un surplomb de falaise. Et tout au bout de la boucle, des dunes de sable haut comme un immeuble de soixante étages montent à l'assaut d'une chaîne enneigée. C'est le Colorado, et tout tient dans un seul voyage.
Ce road trip relie ces images en une boucle. Il part de Denver, grimpe droit vers les sommets de Rocky Mountain par la Trail Ridge Road, bascule sur l'I-70 et ses canyons, plonge dans le Black Canyon of the Gunnison, affronte la Million Dollar Highway jusqu'à Durango, remonte le temps à Mesa Verde, traverse le sable de Great Sand Dunes, puis rentre à Denver par Colorado Springs. Dix à douze jours en boucle, entre 1 600 et 3 700 mètres d'altitude, quatre parcs nationaux qui ne se ressemblent en rien. On roule des cols, on habite l'altitude, et l'on revient au point de départ avec l'impression d'avoir vu quatre pays différents.
Fond © OpenStreetMap · © CARTO - 1. Denver
- 2. Estes Park et Rocky Mountain
- 3. Grand Lake, par la Trail Ridge Road
- 4. Vail et Glenwood Springs
- 5. Montrose et le Black Canyon
- 6. Ouray et la Million Dollar Highway
- 7. Durango
- 8. Cortez et Mesa Verde
- 9. Alamosa et les Great Sand Dunes
- 10. Colorado Springs et Garden of the Gods
1 étape parc national du circuit détour
Dans quel sens rouler la boucle, et pour combien de temps
C'est le premier vrai choix du circuit, et il tient à deux contraintes qui commandent tout : l'altitude et la neige. On roule dans le sens de Denver vers les montagnes d'abord, puis vers le sud et les canyons, et l'on revient par l'est. Concrètement, on grimpe la Trail Ridge Road tôt dans le voyage, on garde le sud pour la fin.
Nous l'assumons, et ce n'est pas un hasard. La Trail Ridge Road, la plus haute route continue goudronnée du pays, ferme d'octobre à mai et peut se retrouver noyée dans les nuages n'importe quel après-midi d'été. La passer en début de circuit, c'est mettre le morceau le plus fragile à l'abri : si le temps tourne, on a déjà roulé la toundra. Finir dessus, ce serait jouer le climax du voyage sur une route qui peut fermer pour un orage. La dramaturgie suit la même logique : on commence par le toit du Colorado, on descend vers les canyons du sud-ouest, on remonte le temps chez les bâtisseurs de falaise, et l'on atterrit en douceur sur les dunes et les grès rouges de Colorado Springs, à une heure de Denver. Le voyage monte, culmine sur la Million Dollar Highway, puis se pose.
Sur la durée, tablez sur dix à douze jours pleins. En dix, la boucle tient en serrant les nuits ; en douze, elle respire, avec une vraie journée à Mesa Verde et une matinée de rab dans les San Juan. La distance dépasse 1 600 kilomètres, mais le piège du débutant, c'est de raisonner en kilomètres. Ici, on raisonne en cols. La Million Dollar Highway ne fait que 40 kilomètres et vous prendra la matinée.
L'altitude, le vrai sujet
Aucun autre road trip de l'Ouest ne vous tient aussi haut aussi longtemps. Denver est déjà à 1 600 mètres, la Trail Ridge Road passe à 3 713, et l'on dort rarement en dessous de 2 000. Ce n'est pas un détail de carte : c'est la contrainte qui décide de votre rythme, de votre calendrier et parfois de votre journée.
Le mal aigu des montagnes ne prévient pas. Il frappe à l'effort, au-dessus de 2 500 mètres, par un mal de tête sourd, des nausées et un sommeil haché. La parade tient en trois gestes : monter progressivement, boire beaucoup, et ne pas enchaîner l'avion et un sommet le même jour. La boucle est bien fichue pour ça. On passe la première nuit à Denver, une deuxième à Estes Park vers 2 300 mètres, et l'on n'attaque la Trail Ridge que le corps déjà un peu habitué. Ne sautez pas cette acclimatation, même si l'agenda pousse.
L'autre règle, c'est l'orage. L'été, au-dessus de la limite des arbres, les nuages se forment à la mi-journée avec une régularité d'horloge, et la foudre tombe sur les crêtes en début d'après-midi. La consigne des rangers est simple : être redescendu sous les arbres avant midi. On randonne tôt, on surveille le ciel, on ne s'attarde pas sur un sommet dégagé quand les cumulus montent.
Acte I. Denver, la ville à 1 600 mètres
On récupère la voiture à Denver, la ville la plus haute des grandes métropoles américaines, exactement un mille au-dessus de la mer. Une marche du Capitole de l'État est gravée du chiffre : 5 280 pieds, un mille tout rond. La ville mérite une demi-journée pour caler le rythme et laisser le corps sentir l'altitude avant les sommets. Un quartier de brique rénové autour de la gare Union, une brasserie, une dernière grande surface pour l'eau et les en-cas : c'est la base logistique du voyage, pas encore le voyage.
Il commence en prenant la route vers le nord-ouest. La plaine cède d'un coup, la première ligne des Rocheuses barre l'horizon, et l'on comprend pourquoi les pionniers l'appelaient le Front Range : un mur dressé net au-dessus des herbes. En une heure et demie, on bascule dans les contreforts et l'on gagne Estes Park, la ville-porte de Rocky Mountain, blottie à 2 300 mètres au pied des sommets. On y passe la nuit : c'est le premier palier d'acclimatation, et le tremplin de la Trail Ridge.
Acte II. Estes Park et Rocky Mountain, la Trail Ridge Road au-dessus des arbres
Rocky Mountain est le parc de la verticale. En quelques kilomètres, on quitte la forêt de trembles pour la pessière sombre, puis pour la toundra rase où plus aucun arbre ne pousse. Le matin, avant la foule et les orages, on file dans le corridor de Bear Lake : une courte marche mène à Dream Lake, un miroir posé au pied du Hallett Peak, où les sommets se reflètent sans un pli tant que le vent dort. C'est l'image de carte postale du parc, et elle se mérite tôt.
Puis vient la Trail Ridge Road, la colonne vertébrale du circuit. Elle grimpe à 3 713 mètres, ce qui en fait la plus haute route continue goudronnée d'un parc national américain, et sur une quinzaine de kilomètres elle roule au-dessus de la limite des arbres, en pleine toundra alpine. Les marmottes sifflent, les wapitis broutent la pelouse rase, et l'air se raréfie au point qu'une simple montée d'escalier au belvédère de l'Alpine Visitor Center coupe le souffle. On s'arrête souvent, on se couvre même en juillet, on redescend versant ouest. La route dépose à Grand Lake, le plus grand lac naturel du Colorado, posé sur la rive ouest du parc, là où naît le fleuve Colorado dans un filet d'eau qu'on enjamberait. On dort au bord de l'eau, moteurs coupés, à mille lieues des files du versant est.
Acte III. L'I-70 des légendes, Vail et le canyon de Glenwood
De Grand Lake, on rejoint l'I-70, l'autoroute qui traverse les Rocheuses de part en part. On la dit autoroute, mais c'est une route de légende : elle franchit la ligne de partage des eaux, longe des stations de ski mondialement connues comme Vail et ses pentes immenses, et se faufile là où la montagne ne laissait aucune place. Le morceau de bravoure, c'est le canyon de Glenwood. Sur une vingtaine de kilomètres, l'autoroute roule sur deux étages de viaducs suspendus au-dessus du fleuve Colorado, coincée entre des parois de calcaire et la rivière qu'aucune berge ne sépare de la chaussée. C'est un ouvrage d'art qui a coûté des années et une fortune, et l'on en oublie que l'on roule sur une nationale.
À Glenwood Springs, on souffle. La ville vit de son eau chaude depuis un siècle : le plus grand bassin thermal en plein air du monde y fume au bord de la rivière, et rien ne détend mieux des jambes de conducteur d'altitude. C'est aussi d'ici que se joue le plus beau détour du voyage. Une heure au sud, du côté d'Aspen, la route mène au lac Maroon et aux Maroon Bells, ces deux pyramides rouges par lesquelles s'ouvre ce récit. Attention au piège : l'été, la route d'accès est fermée aux voitures, et l'on monte en navette depuis Aspen Highlands, sur réservation. Prévoyez le créneau à l'avance ou renoncez sans regret, la photo du matin vaut l'effort mais se mérite. Ces sommets ne sont pas un parc national, seulement l'une des plus belles cartes postales du Colorado.
Acte IV. Le Black Canyon et la Million Dollar Highway
Voici le cœur battant du circuit. On l'ouvre par le Black Canyon of the Gunnison, un parc que peu de voyageurs connaissent et que personne n'oublie. La rivière Gunnison y a scié dans le granit une entaille si étroite et si profonde que le fond ne reçoit le soleil que quelques minutes par jour, d'où son nom de canyon noir. La Painted Wall en est la paroi vedette : 685 mètres de roche zébrée de veines claires, la plus haute falaise du Colorado, un mur qui donne le vertige rien qu'à s'y pencher depuis la rambarde. On longe le bord sud de belvédère en belvédère, on écoute la rivière gronder tout en bas, et l'on repart secoué.
Puis la route s'élève vers le sud et devient la plus spectaculaire du pays. La Million Dollar Highway relie Ouray à Silverton par la US 550, à travers le cœur des San Juan. Ouray, blottie au fond de son cirque de parois, se surnomme la Suisse américaine, et l'on comprend vite pourquoi. Passé la ville, la route s'accroche à flanc de falaise, sans glissière par endroits, enchaîne les épingles au-dessus du vide et franchit le col de Red Mountain à 3 358 mètres, dans un décor de mines abandonnées et de roche rouillée. On roule au pas, les mains serrées sur le volant, on s'arrête au moindre élargissement pour laisser retomber le cœur. D'où vient ce nom ? Les uns l'attribuent au coût pharaonique de sa construction, les autres au minerai d'or et d'argent qui dormait dans son remblai. Les deux versions se valent, et aucune n'exagère.
Acte V. Durango, le train de Silverton et les falaises de Mesa Verde
Durango marque le pas doux du circuit après les cols. La ville a gardé son parfum de Far West, avec ses façades de bois et sa grand-rue victorienne, et surtout son train. Le Durango and Silverton, une locomotive à vapeur qui souffle le charbon depuis 1882, remonte le canyon de l'Animas jusqu'à Silverton par une voie étroite taillée dans la falaise, là où aucune route ne passe. C'est une journée entière, lente et fumante, mais l'une des plus belles façons de voir les San Juan sans tenir un volant. On laisse la voiture au parking, on se laisse porter.
Puis on remonte le temps de sept siècles. À l'ouest de Durango, Mesa Verde protège les cités de falaise des ancestraux Puebloans, ces bâtisseurs que l'on appelait autrefois les Anasazis. Sous d'immenses surplombs de grès, ils ont dressé des villages de pierre et de mortier, dont Cliff Palace, le plus vaste d'Amérique du Nord, avec ses cent cinquante pièces et ses tours nichées à mi-paroi. Ils y ont vécu, cultivé le maïs sur le plateau, puis les ont quittés vers 1300 pour des raisons que l'on discute encore. On visite les grands sites en petit groupe, avec un ranger, en descendant des échelles de bois vers ces salles où le silence a l'épaisseur des siècles. C'est le seul parc national d'Amérique dédié non pas à la nature, mais à ce que des hommes y ont bâti.
Acte VI. Great Sand Dunes et le retour par Colorado Springs
On croit avoir tout vu, et le désert surgit. Depuis Mesa Verde, la route file vers l'est et débouche dans la vallée de San Luis, un immense plateau sec cerné de montagnes. C'est là, contre le pied enneigé de la chaîne des Sangre de Cristo, que le vent a entassé les plus hautes dunes d'Amérique du Nord : jusqu'à 230 mètres de sable, un contraste que rien ne prépare. On grimpe pieds nus dans la Star Dune, on redescend en planche, et à la fonte des neiges un ruisseau éphémère, le Medano Creek, court au pied des dunes en nappes tièdes où les enfants pataugent. Sable brûlant, sommets blancs, eau claire : les trois d'un seul regard.
Reste le retour, qui garde une dernière carte. On remonte vers le nord et l'on rejoint Colorado Springs, au pied du Pikes Peak, l'un des sommets à plus de 4 000 mètres qui inspira le chant America the Beautiful. Aux portes de la ville, le Garden of the Gods dresse ses lames de grès rouge droit dans le ciel, gratuites et libres d'accès, avec la montagne en toile de fond. C'est une belle chute pour le voyage : après la toundra, le canyon noir, les falaises habitées et les dunes, ces flammes de pierre rouge à une heure de Denver. On rend le volant là où on l'a pris, la tête pleine de cols et d'altitude.
Quatre parcs, quatre mondes
C'est l'argument de cette boucle, et il tient en une phrase : quatre parcs nationaux qui ne se ressemblent en rien. La plupart des grands circuits de l'Ouest enchaînent des variations sur un même thème, le désert de roche rouge ou la montagne à geysers. Ici, chaque parc est un monde à part.
Rocky Mountain, c'est la toundra alpine, un étage de végétation qu'on ne trouve d'ordinaire qu'au cercle polaire, posé sur le toit du Colorado. Le Black Canyon, c'est l'inverse exact : une fente d'ombre où la lumière ne descend qu'à midi, la verticale à l'état pur. Mesa Verde ne raconte pas la nature mais les hommes, sept siècles de vie accrochée à la falaise. Et Great Sand Dunes, c'est l'incongru absolu, un morceau de Sahara adossé à des sommets de neige. On passe de l'un à l'autre en un jour de route, et ce grand écart permanent est le vrai luxe du voyage. On ne s'habitue jamais.
Les parcs nationaux de ce road trip
Quand partir, et quel budget
Ce circuit a une saison, et une seule pour la boucle complète : de la fin mai à la mi-octobre, quand la Trail Ridge Road est déblayée et ouverte. En dehors, l'acte II tombe, et le cœur du voyage avec lui. La fenêtre idéale va de la mi-juin à la mi-septembre, avec une préférence pour septembre : les foules se clairsèment, l'air se rafraîchit, et les trembles virent à l'or sur les versants, un spectacle que les gens du pays attendent toute l'année.
L'été apporte les orages d'après-midi, aussi réguliers que brefs : on organise ses journées pour être en altitude le matin et à l'abri l'après-midi. L'automne offre la plus belle lumière et les couleurs, au prix de nuits déjà froides en montagne. L'hiver ferme la Trail Ridge et une partie des routes de col : la boucle n'existe plus, seul un circuit du sud reste jouable.
Côté budget, le gros poste reste la voiture, location plus carburant sur une boucle de montagne où l'on grimpe beaucoup. L'hébergement pèse dans les villes-portes courues comme Estes Park, Ouray et Aspen, et les lodges de parc se réservent des mois à l'avance. Les entrées payantes, parcs nationaux, train de Silverton, navette des Maroon Bells, restent modestes en comparaison, mais s'anticipent car les créneaux partent tôt. Nous donnons des ordres de grandeur : bâtissez votre budget précis sur des devis récents, les tarifs du Colorado grimpent en haute saison.
Les variantes du circuit
Version huit jours, sans le sud-ouest. Pas douze jours devant vous ? On garde le nord et le centre du circuit, Denver, Rocky Mountain, la Trail Ridge, l'I-70 et le Black Canyon, puis on rentre par la Million Dollar Highway et Colorado Springs sans pousser jusqu'à Durango et Mesa Verde. On perd les falaises habitées, on garde la toundra et les cols. La dramaturgie y survit, resserrée sur la haute montagne.
Extension vers Arches et Moab. Depuis Grand Junction, à deux heures du tracé par l'I-70, la frontière de l'Utah ouvre la porte des arches de grès et du désert de Arches. C'est un autre voyage greffé sur celui-ci, le début du Grand Circle des parcs de l'Utah, à réserver aux itinéraires longs qui veulent enchaîner le Colorado et le pays des canyons.
Questions fréquentes
Combien de temps pour ce road trip dans les Rocheuses du Colorado ?
Comptez dix à douze jours pleins pour la boucle complète depuis Denver. En dix, on serre les nuits ; en douze, on s'offre une vraie journée à Mesa Verde et une matinée de rab dans les San Juan. La distance dépasse 1 600 kilomètres, mais ce sont des kilomètres de montagne, lents par nature.
Quel est le meilleur moment pour ce road trip au Colorado ?
De la fin mai à la mi-octobre, quand la Trail Ridge Road est ouverte. La plus belle fenêtre va de la mi-juin à la mi-septembre, avec une mention spéciale pour septembre, ses foules clairsemées et l'or des trembles. Hors saison, la boucle complète n'est plus possible.
L'altitude est-elle un problème sur ce circuit ?
Elle se gère, à condition de la respecter. On dort une nuit à Denver puis une à Estes Park avant d'attaquer la Trail Ridge, on boit beaucoup, et l'on ne fait pas un sommet le jour de l'arrivée en avion. En montagne, on randonne le matin pour éviter les orages d'après-midi.
La Million Dollar Highway est-elle dangereuse ?
Elle est spectaculaire et exige de la concentration : pas de glissière par endroits, du dénivelé, des épingles au-dessus du vide. Conduite de jour, par beau temps et sans se presser, elle se passe très bien. On l'évite de nuit et sous la neige.
Peut-on faire ce road trip en hiver ?
Pas en boucle complète. La Trail Ridge Road ferme d'octobre à mai et plusieurs cols du sud deviennent difficiles. En hiver, on se rabat sur un circuit du sud du Colorado, sans la haute montagne, ou l'on garde ce voyage pour la belle saison.